Histoire
de Jean-Louis Raoul
« Lettres à mes neveux sur l'histoire de l'Arrondissement
d'Espalion par Henri AFFRE »
Il appartenait à une famille peu aisée, qui s'occupait
à la fois depuis des siècles, et de travaux agricoles
et de serrurerie. Les premiers étaient sans attrait pour
cet enfant Raoul, tandis que la serrurerie et les ouvrages de mécaniques
faisaient ses délices et occupaient tout son temps. Lorsqu'il
ne pouvait par une cause quelconque, s'amuser à la forge
ou à l'établi de son père, on le voyait donner
au bois avec son petit couteau, toujours en bon état, des
façons admirables. Ses parents néanmoins ne tinrent
aucun compte de ces indices certains d'une vocation particulière
; et Jean-Louis fut placé comme berger chez le Sieur Lacombe,
propriétaire des environs. Il y demeura 2 ans, au bout desquels
un oncle paternel, curé de Madières, le prit avec
lui dans le dessein de l'instruire et plus tard de l'aider à
arriver au sacerdoce. Jean-Louis Raoul apprit volontiers la lecture
et l'écriture, mais se montra franchement antipathique à
l'étude du latin. Sans cesse sollicité par son goût
pour les arts mécaniques, il prit le parti de lui donner
entière satisfaction, et dans ce but, il se rendit à
Rodez où, sur ces instances, le serrurier Cabantous consentit
à le garder comme apprenti. Les compatriotes de Raoul rapportent
que son nouveau Maître voulant juger tout d'abord de ces dispositions,
le laissa libre d'exécuter dans son atelier un ouvrage à
sa convenance ; et que Raoul débuta par une serrure d'un
fini irréprochable, qu'on admirait il n'y a pas encore longtemps
à la porte d'entrée de l'évêché.
Ils ajoutent que son second travail consista en une branche de laurier
qui eut les honneurs de l'exposition dans le principal café
du Chef-lieu.
Quoi qu’il en soit, l'apprentissage fut court. Désireux
d'exercer son talent sur une plus vaste scène, le jeune disciple
de St Éloi dit adieu au pays et se hasarda à faire
le voyage de la Capitale. À cette époque, ce voyage
était une affaire grandissime ; Espalion ne comptait que
deux ouvriers, un serrurier et un menuisier, qui l'eussent entrepris.
En sortant du pays de l'Aveyron, est-il dit dans des notes que
je dois à l'obligeance du gendre de notre Industriel, Raoul
vint à Paris. C'était là que devait être
le théâtre de ces succès. Intelligent, méditatif,
travailleur, le jeune homme à tête blonde au teint
pâle, à la carrure grêle eut quelques difficultés
d'abord à trouver un atelier qui voulut consentir à
éprouver ses talents mécaniques. Cependant on commençait
à Trianon le montage du fameux boudoir des glaces mobiles.
Mille difficultés mécaniques surgissaient ; il n'y
avait pas d'ouvriers capables d'exécuter l'appareil. Raoul
qui, dans le silence de sa chambre avait calculé toutes les
forces, se présente ; et avec cette noble confiance que donne
le savoir, il disait à l'entrepreneur principal ; je ferai
ce travail. On le regarde avec un sourire d'incrédulité.
Je le ferai répliqua Raoul. On essaya le jeune homme. À
quelques semaines de là le boudoir de la Reine pivotait sur
lui-même par toutes les glaces tapissant les murs, et Marie-Antoinette
complimentait le débutant.
L'Ambassadeur d'Espagne fit appeler M. Raoul, et voulut lui faire
signer un engagement de 20 ans ; mais il fallait aller à
Madrid, il fallait s'expatrier, il fallait priver la France d'un
homme : Raoul refusa tout, et cependant Raoul n'avait rien.
Vers cette époque la fabrique de limes d'Amboise eut besoin
d'un directeur. On jeta les yeux sur Raoul. Cette fois il s'agissait
d'être utile à son pays, et Raoul accepta.
Dès le début, il comprit l'insuffisance des connaissances
physiques et chimiques que ses devanciers avaient apportée
à ce genre de fabrication. Il se mit à la chimie et
à la physique ; et après 18 mois d'étude, il
avait déjà refondu les mauvais procédés
de la routine. Mais en 1793 survint… les fonds manquèrent
à l'établissement, et Raoul muni de 3 francs seulement
repris la route de la Capitale. Il s'y installa, Place Thionville
(Dauphine) bien résolu à lutter contre la lime anglaise.
Les efforts persévérants de notre Aveyronnais eurent
une entière réussite. Des essais comparatifs furent
faits et maintes fois répétés. Les artistes
les plus distingués se prononcèrent en faveur des
limes du Citoyen Raoul, et le lycée des arts, dont il était
Membre, lui décerna une couronne le 10 Thermidor An X (29
juillet 1800).
Raoul était cependant, désireux de faire constater
irrévocablement de nouvelles expériences, mais publiques
et solennelles, de façon à ne laisser aucun doute
sur les grands résultats obtenus par lui. Elles eurent lieu
dans la ci-devant église de l'Oratoire, le quatrième
jour complémentaire an IX (21 septembre 1800) sous la Direction
du lycée des arts que Frochot présidait à cette
époque. Le Gouvernement s'y était fait représenter
par le Citoyen Gille-Laumont. J'ai sous les yeux le procès-verbal
de la séance. Il constate qu'après des épreuves
multipliées faites par une foule d'artistes et de connaisseurs,
parmi lesquels je remarque l'horloger Lépine, les limes de
toute forme et de toute grandeur fabriquées par Raoul, se
trouvent de beaucoup supérieures à leurs pareilles
provenant d'Angleterre.
M. Paulin Désormeaux a dit : « les limes de M. Raoul
ont joui longtemps d'une grande réputation, méritée
à tous égards puisque ces limes surpassaient en bonté
tout ce que les Anglais, les Allemands et les Suisses ont pu faire
; aussi les ouvriers les payaient-ils volontiers un prix double,
ou à peu près, du taux ordinaire. »
Le Ministre Chaptal lui fit au nom du Gouvernement des propositions
qu'il refusa. Plus tard la restauration, voulant récompenser
en Raoul le Fabricant modèle, le fit appeler par un de ses
Ministres pour lui annoncer qu'une somme allait lui être allouée
à titre de récompenses et pour l'aider à s'agrandir
- Je ne puis accepter, répondit Raoul. Comment, vous refusez
; mais pourquoi ? - Monseigneur, reprit Raoul, je veux laisser à
mes enfants le fruit de mon travail, et voilà tout. Si j'acceptais,
on dirait de ma famille : c'est l'état qui l'a enrichie,
et je ne le veux pas.
Raoul mourut dans son Hôtel de la rue de Beautreillis au
4 et 6, le 17 avril 1844, laissant aux 5 enfants qui lui ont survécu
une brillante fortune. Le fils aîné, établi
rue Popincourt, exerce la même profession que son père
dont il soutient la brillante réputation. |